C'était un 1er octobre, en 2009,   le maloya devient patrimoine culturel mondial

01/10/2021

Il y a douze ans, le 1er octobre 2009, l'entrée du maloya dans le patrimoine culturel immatériel de l'humanité prend une dimension symbolique forte pour les Ultramarins de l'Océan indien. Le maloya est reconnu mondialement comme un art véritable hors du champ musical insulaire pour la fierté d'une population réunionnaise qui a fait du maloya un art traditionnel. Avec lui, les maloyèr, qui ont mis leur force d'âme et leur talent au service de la sauvegarde de ce style musical emblématique de La Réunion, ont été élevés au rang d'artiste aux yeux du monde entier.

Proposée à l'Unesco par la Région Réunion alors sous la présidence communiste de Paul Vergès, la candidature du maloya est soutenue par la Maison des Civilisations et de l'Unité Réunionnaise (MCUR) qui porte la responsabilité du dossier, le Pôle régional des musiques actuelles (PRMA), et de nombreux artistes du paysage culturel réunionnais.

Des racines cultuelles et mémorielles

Issu d'une coutume rituelle apportée dans l'île par les esclaves malgaches qui le transmettent à leur descendance afro-malgaches, les "kaf", le maloya est intimement lié à l'esclavage. Mixant musique, chant et danse, ce style musical est né à La Réunion, dans les calbanons, ces cabanes d'esclaves des plantations sucrières, ces habitations sur lesquelles s'échinent les captifs hommes et femmes arrachés à leur terre malgache et africaine. Certains maîtres ne tolérant pas que leurs esclaves se divertissent, ces derniers se réunissent la nuit clandestinement jusqu'à l'abolition de l'esclavage. Sur cette musique, ils pleurent leur vie de misère en chantant et dansant autour d'un feu. Cette "musique des Noirs" selon la bonne société blanche, c'est le chant rituel de la cérémonie de culte à leurs ancêtres, le "servis kabaré", que les esclaves transforment en chant de complaintes et de revendication.

Danse des Noirs en bord de mer de Saint-Denis. Lithographie de Louis Antoine Roussin. 1860. Musée de Villèle
Danse des Noirs en bord de mer de Saint-Denis. Lithographie de Louis Antoine Roussin. 1860. Musée de Villèle

Cette "danse des Noirs" décrite par l'écrivain Avine en 1801 est tantôt diabolisée tantôt décrite comme festive selon la dureté des maîtres envers leurs esclaves. A cette époque on ne parle pas de maloya mais de "tchéga". L'historien Sudel Fuma traduit ce terme à consonance malgache par "danse indécente", alors que l'écrivain Jean-Pierre La Selve penche pour une origine swahili, langue dans laquelle le mot "séga" se traduit par "retrousser ses habits", mouvement caractéristique de cette danse. Deux arguments qui semblent se tenir. Mais il faut aussi prendre en compte la présence du séga ravanne à Maurice et du séga tambour à Rodrigues, tous deux musicalement proches du maloya. Cette "musique de Noirs" aux relents mystiques va prendre pour nom le maloya. Le linguiste Honoré Rabesahala a identifié deux termes malgaches qui pourraient potentiellement être les radicaux de ce nom. Le premier, "maloy aho", qui se prononce "maloya", est une forme ancienne du mot "maloiloy", signifiant "j'ai la nausée". Un terme qui exprime non seulement un mal-être, mais aussi le besoin viscéral d'extérioriser ce mal-être, de l'exprimer. La deuxième possibilité serait le mot "malahelo aho", qui signifie "je suis triste, j'ai le blues". Ce qui contraste avec le rythme cadencé du maloya. Traditionnellement performé par un "fonnkèr", le soliste chante du fond de son cœur pour transmettre le "pléré", la douleur contenue dans les paroles, auquel répond un chœur sur un fond musical dominé par les percussions. Roulèr, bobre, pikèr, kayamb, sati, triangle, les instruments typiques du maloya sont de fine facture artisanale. Ils sont aujourd'hui des fleurons de l'artisanat réunionnais.

Du « fénwar » à la lumière

Après la départementalisation de La Réunion en 1946, l'administration française étrangle d'une main de fer toute idée d'indépendance post-coloniale. Le Parti communiste réunionnais (PCR) se rapproche du maloya dont il a perçu le potentiel en tant que moyen d'expression culturel. A cette époque, la majorité de la population réunionnaise vit sous le joug de la pauvreté. Pour museler l'opposition communiste, Jean François Perreau-Pradier, préfet de La Réunion, interdit le maloya par décret du 13 octobre 1960, deux jours avant la promulgation de l’ordonnance Debré qui exile tout fonctionnaire supposé "troubler l'ordre public" pour museler toute opposition. La fabrication et la détention d'instruments de musique du maloya sont pénalisées. Rejeté par la bonne société qui préfère le séga issu des quadrilles dansés dans les salons, plus civilisé que cette musique mystique d'esclave, subversive qui plus est, le maloya est contraint à la clandestinité.

Pochette du premier 33 Tour de maloya.
Pochette du premier 33 Tour de maloya.

Comme au temps de l'esclavage, le maloya se joue loin des habitations, la nuit, dans les champs de canne à sucre, dans le creux des ravines, dans les "servis kabaré". La répression et la clandestinité renforçant son empreinte mystique, le maloya vivra ainsi "dann fénwar" jusqu'en 1982. Il sort de l'ombre occasionnellement pour des concerts clandestins du PCR, des "kabars", terme signifiant "discours" en malgache, organisés dans "lakour", c'est-à-dire dans le quartier, et annoncés par le bouche à oreille, puis dans les "bals la poussière" organisés le samedi soir par le PCR devant les calbanons des travailleurs des habitations dans les années 1960, ou plus tard sur scène devant un public, c'est-à-dire "su podium". En 1972, Firmin Viry enregistre le tout premier vinyle de maloya, un 45 Tour du titre "A nous même danser maloya" édités par les Disques Jackman. En août 1976, le même Firmin Viry et la troupe René Viry, la troupe Résistance et la troupe Gaston Hoareau bravent l'interdiction en donnant un grand concert de maloya en public, lors du IVe Congrès du PCR. Les enregistrements de ce concert servent à presser les deux premiers 33 Tour vinyles de maloya. Édités par le label communiste Ediroi, le premier disque s'intitule Le maloya, et le deuxième Peuple de la Réunion, peuple du maloya.

L'expression culturelle identitaire

Danseuses de la troupe Firmin Viry dansant autour du feu.
Danseuses de la troupe Firmin Viry dansant autour du feu.

Avec les concerts clandestins, les "bals la poussière" et la diffusion des premiers vinyles en 1976, le maloya prend de plus en plus de lumière. A l'arrivée des socialistes à la présidence de la République en 1981, La Réunion obtient officiellement le droit de commémorer l'abolition de l'esclavage le 20 décembre, date chômée à partir de 1983. Ainsi, après plus de vingt ans de clandestinité, le maloya s'exprime librement avec la première commémoration officielle de l'abolition de l'esclavage dans l'île, le 20 décembre 1982. Les maloyèr sont élevés au rang d'artistes à La Réunion. Outre sa proximité avec l'esclavage, le maloya est la voix qui chante la misère des Réunionnais devenant ainsi l'expression culturelle des pauvres, c'est à dire de la majorité de la population réunionnaise. Outre Firmin Viry et Gaston Hoareau, de grands maloyèr se révèlent tels Granmoun Lélé, Gramoun Bébé, Gramoun Sello, Lo Rwa Kaf, Danyèl Waro, Ziskakan, Baster,
Ti Fock, Tiloun, Lindigo, Christine Salem, etc. Désormais indissociable de la tradition et de l'identité réunionnaise, le maloya incarne leurs valeurs et illustre un métissage culturel réussi. Son rythme donne aujourd'hui le ton à toutes les manifestations. Des professionnels aux écoliers, tous les Réunionnais chantent et dansent le maloya. Son dynamisme est tel qu'il pousse la nouvelle génération de maloyèr à suivre les traces du grand "fonnkèr" Granmoun Lélé, premier à sortir le maloya du champ musical insulaire pour l'emmener à l'international à la satisfaction des Réunionnais installés de par le monde. Le maloya ayant enfin gagné ses lettres de noblesse, il est devenu une discipline enseignée au Conservatoire de La Réunion.

Chacun son maloya

Aujourd'hui, le maloya entame un nouveau métissage intégrant des textes plus riches et des sonorités d’instruments venus d'ailleurs comme le djembé, le synthétiseur, la guitare, la batterie, l'accordéon, le piano, la basse... mais aussi le violon. Depuis plus de trente ans, le maloya n'a de cesse d'emprunter à la world music. Une greffe qui semble prendre. Car même si ce maloya modernisé respecte le format traditionnel avec un "fonnkèr" et un chœur chantant sur un fond de percussions, le changement dans les textes et les ajouts de sons européens sont des innovations profondes. Au grand dam des anciens maloyèr très critiques envers cette modernisation et qui estiment que ces évolutions dénaturent le maloya. Pour eux, le maloya traditionnel, celui du "servis kabaré", ne peut pas être modernisé au risque de perdre son empreinte rituelle. Le maloya moderne ne chante plus la souffrance. Ce qui remet en question le "pléré", cœur même du maloya. Même s'il continue à raconter l'histoire et à défendre des causes tel le droit des femmes avec le titre "Tyinbo", il chante désormais pour divertir, pour faire danser, répondant aux attentes du jeune public. La complainte s'est faite toute petite pour laisser toute la place au divertissement et à la revendication.

Il faut croire que les enjeux du maloya ont changé. Le "servis kabaré" se fait plus discret alors que l'espace public et médiatique est occupé par les grands rendez-vous festifs tels que le village maloya, le festival Sakifo, le 20 décembre. Devenu un monument musical mondial, le maloya traditionnel ou moderne trouvera toujours son public. Malgré la disparition de ses icônes, récemment Tiloun en juillet 2020, l'avenir du maloya promet d'être encore florissant.