Raphaël Confiant : "Ils n'étzaient pas tous des Frantz Fanon"

15/09/2021

Les Ultramarins a interrogé Raphaël Confiant sur son dernier roman, "Du Morne-des-Esses au Djebel". L'écrivain martiniquais s'est une nouvelle fois attaché à mettre un pan de l'histoire des Martiniquais en roman.

Ancien militant du mouvement de défense de la créolité dans les années 1970, Raphaël Confiant est le doyen de la faculté des lettres et sciences humaines de l'Université des Antilles et de la Guyane.

Les Ultramarins : Pourquoi avoir choisi la guerre d'Algérie comme toile de fond de votre roman ?

Raphaël Confiant : Des soldats antillais ont participé à la terrible guerre d'Algérie qui s'est déroulée entre 1954 et 1962. Certains y ont perdu la vie ; d'autres en sont revenus décorés. Leur histoire est très peu connue d'autant qu'elle a été occultée par l'impressionnante figure de Frantz Fanon qui était passé du côté algérien. Or, tous les Antillais qui se trouvaient là-bas à cette époque n'étaient pas des Fanon. Loin de là !

Raphaël Confiant
Raphaël Confiant

Vous étiez jeune au moment de cette guerre. Vous êtes-vous appuyé sur les histoires des soldats Samaritains revenus de la guerre et recueilli leurs témoignages pour brosser les traits de vos personnages ?

J'ai rencontré, en effet, des anciens combattants d'Algérie originaires de la commune de Sainte-Marie, notamment du Morne-des-Esses, où est né l'un des trois héros de mon livre, Ludovic Cabont dont la mère était coupeuse de canne et qui deviendra officier après avoir fait l’École militaire de Saint-Cyr. Mais je me suis aussi souvenu d'images d'enfance, dans ma commune du Lorrain, d'hommes estropiés qu'on voyait déambuler avec des vareuses bardés de médailles. Les adultes nous chuchotaient : "Ils ont fait l'Algérie". Évidemment, dans nos têtes de gamins nous ne savions pas de quel pays il s'agissait, mais ça m'a marqué.

Vous rendez hommage, près de 60 ans après, aux soldats Antillais tombés ou revenus mutilés des champs de bataille algériens. Avez-vous tenté d'exerciser les mémoires encore hantées ?

Au contraire, la guerre d'Algérie n'est pas du tout présente dans l'imaginaire antillais. Elle se réduit à l'épopée de Frantz Fanon et à d'autres qui avaient rejoint le Front de libération nationale (FLN) à l'époque comme les Guadeloupéens Sony Rupaire et Roland Thésauros ou les Martiniquais Daniel Boukman et Guy Cabort-Masson. Loin donc de vouloir exorciser ce passé, j'ai cherché à lui redonner vie, à le faire émerger des cendres de l'histoire.

Qu'est-ce qui a motivé votre choix de destins de soldats aussi différents pour les plonger ensemble dans cette guerre ?

Ce livre est d'abord un livre d'hommes car les femmes ne vont pas à la guerre, sauf comme infirmières. Mes trois personnages, masculins donc, proviennent de milieux sociaux assez différents : l'un du fin fond de la Martinique rurale, le Morne-des-Esses, hameau de la commune de Sainte-Marie, le second d'une famille mulâtre et bourgeoise de Fort-de-France et le troisième d'une famille mixte, mi-populaire mi-bourgeoise. Cela correspond au profil sociologique des soldats antillais pendant cette guerre d'Algérie au cours de laquelle seuls les étudiants en médecine étaient dispensés du service militaire. D'origine sociale différente, mes personnages n'ont forcément pas vécu le conflit algérien de la même manière.

Vos mots sont forts et percutants. Quelle réaction souhaitez-vous provoquer chez le lecteur ?

Que nous autres, Antillais, ne sommes pas les seuls à avoir été plongés dans la tragédie de l'histoire. Que si nos souffrances passées furent grandes, d'autres peuples à travers le monde en ont subi également. Que trop souvent les nôtres ont été engagés dans des guerres lointaines - depuis la guerre du Mexique en 1862 jusqu'à l'opération Barkhane, au Mali, aujourd'hui - en passant par la guerre de 1870, la Première et Seconde Guerre mondiale, la guerre d'Indochine, puis d'Algérie - et qu'il importe de préserver leur mémoire quand bien même certains ont été amenés à commettre des crimes sur ordre de leurs chefs militaires français.


Extrait

" Le souvenir de ce qui fut une horreur m'obsède. Je
revois notre troupe se ruer sur les femmes, devenues
femelles, comme qui dirait des corsaires montant à
l'abordage. Je me vois à présent me débarrasser de
mon paquetage, poser mon fusil à même le sol, chose
formellement interdite par le règlement, déboutonner
mon pantalon, délacer un peu mes godillots en une
fraction de seconde et attraper la première créature
qui me fait face. Je lis de la terreur dans ses yeux.
Je vois des larmes couler le long de ses joues. Elle se
rétracte, tente de rabattre sa robe sur ses parties
intimes, se débat de plus en plus mollement sachant
qu'elle n'aura pas raison devant un homme. Qui
plus est un soldat ennemi. aux alentours, ce ne sont
que femelles renversées sur le dos et empalées par des
soudards en rut qui se relaient en leur voltigeant du
crachat au visage après avoir éjaculé. Pourtant aucune
ne demande grâce ni ne nous insulte. au contraire,
certaines d'entre les plus âgées se mettent à ricaner
ou à lancer des phrases qu'elles psalmodient, ce qui
nous décontenance.
La mienne est une très jeune femme d'une beauté
renversante. Elle me f ixe tandis que je déchire ses vête -
ments et je me vois contraint de détourner les yeux.
il ne faut pas que je me laisse attendrir. Ces villageoises ne sont-elles pas nos ennemies jurées ? Leurs
pères, frères ou maris tendent sans arrêt des guetsapens à notre armée dans la montagne et prennent un
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plaisir sadique à émasculer ceux d'entre nous qui ont
le malheur de tomber sous leurs balles. Son hâtchoun
(mot qui ressemble curieusement à chouchoun, son
équivalent créole) exagérément poilu me révulse,
mais je prends sur moi car je suis un combattant, un
lieutenant même, et ce que je m'apprête à accomplir
n'est qu'un geste de guerre. Dans la Mitidja, les
fellaghas n'hésitent jamais à violenter les femmes
des colons dans les fermes un tant soit peu isolées.
Je répugne pourtant à enfoncer mon zeb dans sa fente
blanchâtre et rose. J'y enfonce mon index. Un jet de
sang ! Cette fatma est vierge. Elle ne se débat plus
désormais. Son corps est beau dans la lumière. il a
une innocente belleté qui m'aveugle et me fait
resonger à Edmée, la Câpresse de la rivière La Lézarde
qui, chaque lundi de beau matin, se dénudait parmi
ses compagnes lessivières choquées. alors, je me retire
et je l'observe, comme pétrif ié.
- tu fais quoi, Cabont ? tu débandes ou quoi ?
C'est l'adjudant-chef Gaubert. ayant presque
deux fois mon âge, il n'a aucun respect pour mon
grade d'of f icier. « J'ai combattu Hitler et j'ai fait
l'indochine et ce n'est pas un petit couillon de nègre
à épaulettes dorées, fût-il diplômé de Saint-Cyr, qui
peut me donner des ordres, sacrebleu ! J'ai af fronté
les fritz et les Viets, donc ces putains de fellouzes à la
noix, je leur foutrai le canon de mon fusil dans le cul
jusqu'à la crosse. » Gaubert est une grande gueule.
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Un vaillant soldat. Moult fois décoré. Mais en dépit
de tous ses exploits passés, il ne remarque pas qu'à
l'instant où il a relevé la tête pour engueuler celui
qu'il qualif iait de « peutenant Cabont », la fatma
qu'il était en train de chevaucher a sorti un couteau
de son foulard pour le lui planter juste au-dessous du
sein gauche. il est alors pris d'un brusque mouvement
de recul et se f ige. il ressemble à un saurien foudroyé
en plein midi. Car l'heure, elle, a avancé, elle a couru
comme l'on dit en Martinique, et aucun de nous ne
s'en est aperçu, hypnotisés que nous étions par ces
femelles hystériques et leur étrange lamento. il est
déjà le milieu du jour et nous sommes là, soldats
français venus rétablir l'ordre dans cette turbulente
algérie, « irrédentiste » dit plutôt la presse d'alger,
stupidement arrêtés dans ce village de montagne
où ne semblent plus habiter que des femmes et des
enfants et moi, je me demande pour la première fois
ce que je fais ici, ce que je suis venu faire ici, moi, le
Martiniquais, le nègre, certes plus français que ces
tirailleurs sénégalais qui ne jargouinent que le wolof
et qui, lorsqu'ils partent en bordée le samedi soir,
cassent tout sur leur passage parce qu'ils ne tiennent
pas l'alcool, interdit par leur religion.
non, je n'y arrive plus ! oui, je débande !
Le lieutenant Ludovic Cabont vient donc de perdre tous ses moyens en opération. Comme une lopette
ou plutôt un capon comme l'on préfère dire dans son
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île natale. il regarde la mauresque qui lui fait face
comme s'il s'agissait d'un spectre. autour de lui, ça
braille, ça glousse, ça rigole et ça se rhabille vite fait.
C'est que des bruits suspects se sont fait entendre
dans les bosquets situés à l'en-haut du village. tout le
monde a joui et la semence de plus d'un brille sur les
cuisses pâlichonnes des violées, lesquelles conservent
pourtant un très énervant sourire sardonique au coin
des lèvres. Et puis, avec une rage démentielle et pour
venger l'adjudant-chef Gaubert, on arme son fusil
et on se met à faire feu dans le tas. oui, dans ce tas
de femelles mal lavées, puantes, poilues comme des
singes, protectrices en tout cas des fellouzes. Je suis
le seul à ne pas appuyer sur la gâchette. Je revois,
en ef fet, la grande ombre d'Edmée, la lessivière, au
bord de la rivière La Lézarde, le lundi de beau matin,
sublime et énigmatique, femme fondamentale,
matrice offerte à la voracité du jour et aux regards déjà
lubriques des petits garnements que nous étions.
nous redescendons à notre camp en silence. notre
camion trébuche dans les crevasses. Chaque crête,
chaque déf ilé, peut signer notre arrêt de mort.
Personne ne m'adresse plus la parole. Je suis devenu
un pestiféré. Le lieutenant Ludovic Cabont a fait
sa mijaurée ! Voilà ce qu'ils clameront dans pas
longtemps lorsqu'ils sableront leur victoire. Et notre
colonel resservira la même blague, la sempiternelle
blague, à mon endroit :
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- normal que Cabont soit une poule mouillée !
Ha-ha-ha !... non seulement il passe son temps libre à
lire des bouquins compliqués, mais en plus, il écrit.
Eh oui ! Plus d'une fois, on l'a surpris en train de gribouiller
sur un carnet. Quoi ? Personne ne le sait...
Mais je vous rappelle, au cas où certains l'auraient
oublié, que la première fois où je l'ai convoqué à
mon bureau, il m'a sorti que notre cher général
Massu avait un nez cyranesque ! J'ai pris ça pour
une injure, mais il m'a rassuré. Ça vient d'un certain
Cyrano de Bergerac, le personnage d'un écrivain
avec qui on vous a sans doute cassé les oreilles au
collège. Sacré bonhomme, ce Cabont ! Ha-ha-ha !
Si tous les Martiniquais sont comme toi, vous n'êtes
pas sortis de la berge."
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