Le prix Goncourt 2021 récompense Mohamed Mbougar Sarr pour "La plus secrète mémoire des hommes"

03/11/2021

Après avoir reçu le Prix Goncourt 2021 pour son roman "La plus secrète mémoire des hommes", Mohamed Mbougar Sarr, le plus jeune lauréat depuis 1976 du plus prestigieux des prix littéraires français, a salué le "signal très fort" envoyé par l'académie Goncourt aux milieux littéraires de France et de l'espace francophone. Un sacre mérité.

Ce choix remarquable de l'Académie Goncourt distingue non seulement le plus jeune auteur depuis l'académicien Patrick Grainville en 1976, mais il sacre aussi pour la première fois un auteur d'Afrique subsaharienne, et enfin un éditeur indépendant, Philippe Rey, qui, depuis 2018, coédite Mohamed Mbougar Sarr avec un éditeur sénégalais, les éditions Jimsaan. "Je suis très heureux, très honoré. J'exprime toute ma gratitude", déclare ce mercredi 3 novembre, le nouveau lauréat après avoir reçu le Prix Goncourt 2021 pour son roman La plus secrète mémoire des hommes.

L'outsider grand favori

Publié en août 2021, et immédiatement sacré meilleur roman en langue française ex aequo avec Alain Guiraudie pour Rabalaïre, publié aux éditions P.O.L., par le Prix Transfuge, La plus secrète mémoire des hommes, dernier roman de Mohamed Mbougar Sarr va désormais se démarquer en affichant le fameux bandeau rouge des prix Goncourt dans la vitrine des librairies. Les rumeurs le donnaient favori dès le milieu de journée, Mohamed Mbougar Sarr s'est imposé devant Louis-Philippe Dalembert, Christine Angot et Sorj Chalandon respectivement auteurs de "Milwaukee Blues", "Le Voyage dans l'Est" et "Enfant de salaud". En lice dans plusieurs autres prix littéraires, le jeune auteur figurait dans la première liste du prix Renaudot. Il était aussi finaliste du prix Médicis, du prix des Inrocks et du Grand prix du roman de l'Académie française.

L'écrivain sénégalais de 31 ans est le premier récipiendaire d'Afrique subsaharienne à décrocher le Graal des prix littéraires. Il a salué le "signal très fort" envoyé par l'académie Goncourt aux milieux littéraires de France et de l'espace francophone dans lesquels son talent a été reconnu par plusieurs prix littéraires. Son entrée fracassante dans le monde littéraire est placée sous le sceau de l'engagement. En effet, le jeune écrivain s'est donné pour mission d'étudier les rapports humains au travers des questions d'actualité qui préoccupent l'Afrique mais aussi le monde, comme le djihadisme, l'immigration, l'homosexualité. "Comme romancier, je n'ai qu'une seule arme : la langue." se plaît-il à dire.

"Je crois qu'aujourd'hui l'académie Goncourt envoie un signal très fort au milieu littéraire français et à tous les milieux littéraires de l'espace francophone".
(Mohamed Mbougar Sarr)

Aujourd’hui installé à Beauvais dans l'Oise, Mohamed Mbougar Sarr est né en 1990 à Dakar, d'un père médecin et d'une mère au foyer. Aîné d'une fratrie de sept garçons élevés au sein d'une famille stricte de Diourbel, situé à une centaine de kilomètres à l'est de Dakar, le jeune Mohamed est un élève émérite, féru de lecture. Après des études brillantes au prytanée militaire de Saint-Louis-du-Sénégal, le meilleur établissement d'enseignement secondaire du Sénégal, Mohamed Mbougar Sarr intègre les classes préparatoires de Lettres modernes du lycée Pierre-d'Ailly de Compiègne, au Nord de Paris. Alors que toutes les possibilités de carrière s'offrrent à lui, le jeune surdoué préfère intégrer la prestigieuse École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Engagé dans des recherches pour sa thèse sur Léopold Sedar Senghor, figure de la littérature africaine et chantre de la "négritude", il abandonne pour se consacrer entièrement à l'écriture.

Un écrivain prolifique

Mohamed Mbougar Sarr n'a que 23 ans quand sa nouvelle, La cale, est repérée en 2014, et récompensée dans la catégorie "Nouvelle" du Prix Stéphane Hessel de la Jeune écriture francophone. Un prix créé en 2013 par l'Alliance Francophone et RFI et baptisé du nom de son parrain, l'écrivain militant politique Stéphane Hessel, auteur du célèbre essai Indignez-vous !, pour offrir à la jeunesse de la  francophonie la chance de pouvoir s'exprimer, tout en contribuant à la création littéraire et à la promotion la langue française dans le monde.

Son premier roman, Terre ceinte, est publié en décembre 2014 par Présence Africaine qui berce sa plume. S'inspirant de L'Armée des ombres, écrite en pleine Seconde Guerre mondiale par Joseph Kessel, pour décrire l'oppression et l'atmosphère de peur qui règne dans la petite ville fictive de Kalep - un nom qui rappelle Kidal, au Mali, et Alep, en Syrie, deux villes en proie aux affrontements à cette époque - mise en coupe réglée par des milices islamiques djihadistes, et la détermination des Résistants à déjouer les risques pour survivre. "C'est un roman imaginaire mais qui s'ancre dans l'actualité." dit-il. Séduisant les milieux littéraires francophones, son roman est récompensé par plusieurs prix en 2015 : le prix Ahmadou-Kourouma au salon du livre de Genève, le Grand Prix du roman métis, prix littéraire international de la ville de Saint-Denis-de-la-Réunion ainsi que le Prix du roman métis des lycéens.

"C'est cette confusion entre le vraisemblable et ce qui relève de l'invention qui me semble intéressante. Car entre les deux il y a un espace : l'espace de la révélation."
(Mohamed MBougar Sarr)

 Silence du chœur, son deuxième roman, raconte le bouleversement d'une petite bourgade sicilienne, Altino, causé par l'arrivée de soixante-douze migrants africains, les "ragazzi" signifiant "les gars". Une fresque contemporaine qui entremêle les relations entre les mouvances en présence, église, association d'aide, néo-fascistes, et dans laquelle s'entrecroisent les expériences individuelles. Publié en juillet 2017 par Présence Africaine, le roman reçoit, en 2018, le prix littérature monde du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo, le Prix du Roman Métis des Lecteurs de la Ville de Saint-Denis, et le Prix de la Porte Dorée du Musée national de l'histoire de l'immigration, musée qu'il sollicite par la suite pour une résidence d'écrivain.

Mohamed Mbougar Sarr a également collaboré à l'ouvrage collectif Politisez-vous !, co-écrit par dix jeunes Sénégalais parmi lesquels Hamidou Anne et Fary Ndao. Paru en juillet 2017, cet essai traite de l'incompréhension et du rejet massif de la politique par la jeunesse et de la nécessité de repenser le politique, faisant écho à Indignez-vous!, l'essai de Stéphane Hessel, disparu en février 2013.

En 2017, pour sa nouvelle Ndënd - signifiant Tambour en wolof -  le jeune auteur décroche la médaille de bronze dans la catégorie "littérature" aux 8e Jeux de la Francophonie d'Abidjan, en Côte d'Ivoire. Le texte retrace l'histoire d'un vieux maitre du tambour qui reçoit la visite d'un ministre de la Culture, une visite qui fait renaître en lui une inspiration perdue de longue date. "Il était au bout de son inspiration et cette visite l'a poussé à reprendre son art pour produire son ultime création", explique Mohamed Mbougar Sarr, précisant que sa nouvelle a été écrite peu après la disparition, en août 2015, de deux virtuoses de la percussion, le tambour major Doudou Ndiaye Rose et Vieux Sing Faye.

Avec De purs hommes, son troisième roman, paru en avril 2018 chez Philippe Rey, Mohamed Mbougar Sarr signe un plaidoyer pour le courage d'être soi quoi qu'il en coûte. Le jeune écrivain y aborde de front le sujet sensible de l'homosexualité au Sénégal. L'histoire est celle de Ndéné Gueye, un jeune professeur de lettres désabusé, obsédé par les images d'une vidéo virale montrant une foule déterrant le corps d'un homme pour le traîner hors d'un cimetière. Qui est cet homme ? Pourquoi a-t-il un tel traitement ? C'était un "góor-jigéen", un "homme-femme", un homosexuel. Au risque de froisser son entourage, Ndéné se renseigne sur le passé de cet homme. Ce roman part d'un fait divers réel qui a bouleversé Mohamed Mbougar Sarr. "J'étais au lycée quand j'ai vu la vidéo qui ouvre le livre. Elle m'a marqué et a mis en crise ma propre opinion sur l'homosexualité. J'ai commencé à me poser les mêmes questions que le narrateur : qui était cet homme ? Qui est sa famille ? C'est à cet instant que j'ai décidé d'écrire." confie-t-il au journal Le Monde.

Un récit entre réalité et fiction

La plus secrète mémoire des hommes raconte l'histoire d'un jeune écrivain sénégalais habité par la passion de l'écriture, Diégane Latyr Faye, qui met la main sur un livre rare et entêtant intitulé Le Labyrinthe de l'inhumain. Un roman publié en 1938.

Le jeune écrivain se passionne pour le contenu du livre. Et il est obsédé par son histoire. C'est que le roman a porté son auteur au sommet de la gloire avant de provoquer sa disgrâce. Car un récit aussi excellent ne peut être la prose d'un "nègre". Ou bien s'agit-il d'un plagiat ? Le désir d'en savoir plus de Diégane va pousser le jeune écrivain à suivre les traces de T.C. Elimane, l'auteur, qui a disparu à la suite du scandale, comme "enfoncé dans sa Nuit". Il remonte le fil de l'histoire à travers plus de soixante-quinze ans, voyageant dans plusieurs pays et replongeant dans les mémoires de la colonisation, de la Première Guerre mondiale, de la Shoah, pour retrouver des protagonistes de l'histoire de ce livre, guidé par son amour des mots et motivé par son rêve de devenir un grand écrivain malgré son origine africaine.

Dans sa fiction, Mohamed Mbougar Sarr emprunte aussi au réel. En effet, l'histoire de son auteur fictif, T.C. Elimane, s'inspire de la terrible histoire vécue par l'écrivain malien Yambo Ouologuem, premier Africain récipiendaire du prix Renaudot, en 1968, avec son livre Devoir de violence, édité au Seuil.

Une affaire qui pousse l'écrivain malien à se retirer du monde. L'objet du scandale est, lui, retiré de la vente avant d'être réédité, en 2003, par les éditions Serpent à plumes, et plus récemment au Seuil. Dans le contexte sociétal français tendu de 1968, le monde littéraire s'enflamme contre Yambo Ouologuem, le condamnant violemment pour plagiat. Le climat des velléités d'indépendance des colonies françaises ne sont pas plus favorables. L’élite africaine accuse l'écrivain d'avoir jeté l'anathème sur des chefs africains qu'il accuse, dans son livre, d'avoir fourni une "assistance technique" au colonisateur. Mais surtout, elle ne lui pardonnait pas ses écrits : "On ne peut pas faire une œuvre positive quand on nie tous ses ancêtres." avait déclaré Léopold Sédar Senghor.

"C'est cette confusion entre le vraisemblable et ce qui relève de l'invention qui me semble intéressante. Car entre les deux il y a un espace : l'espace de la révélation", confie Mohamed MBougar Sarr à France Culture. Dans son récit, le nouveau lauréat Prix Goncourt évoque un troisième espace, poétique, permettant la réconciliation, et dans lequel n'entrent pas les antagonismes qui opposent d'ordinaire l'Afrique et l'Europe : "Lorsqu'on est entre deux eaux, deux territoires, il faut toujours en créer un troisième où l'on se retrouve. Je pense que ce territoire est d'abord un territoire poétique. C'est là qu'on se réconcilie d'abord". Même s'il parle de retrait du monde littéraire dans son livre, Mohamed Mbougar Sarr ne se projette dans aucun projet dans l'immédiat. Espérons qu'il ne lâche pas sa plume !

Son œuvre

2014 : La Cale (nouvelle)
2015 : Terre ceinte, roman, Éditions Présence Africaine
2017 : Silence du chœur, roman, Éditions Présence Africaine
2017 : Politisez-vous, co-écrit avec dix auteurs sénégalais
2017 : Ndënd (nouvelle)
2018 : De purs hommes, roman, Éditions Philippe Rey, en coédition avec les éditions Jimsaan
2021 : La Plus Secrète Mémoire des hommes : roman, Éditions Philippe Rey, coédité avec les éditions Jimsaan